Kafrine, Malbar, Yab, Zarabe… les visages de La Réunion

Une île sans peuple d'origine, où tout le monde vient d'ailleurs, et où chacun est devenu d'ici.
À La Réunion, il suffit de marcher dix minutes dans une rue de Saint-Denis pour passer devant une église, un temple tamoul, une mosquée et une pagode. Personne ne s'en étonne. C'est comme ça que l'île s'est construite : par vagues successives, parfois choisies, souvent forcées.
Quand l'île est occupée au milieu du 17ᵉ siècle, elle est vide. Les premiers habitants arrivent entre 1646 et 1649 : quelques Français et une dizaine d'esclaves venus de Madagascar. Le premier métissage de l'île est né. Tout le reste en découle.
Créole, ça veut dire quoi ?
Avant d'aller plus loin, un mot qu'on emploie souvent de travers. Être créole, c'est être né sur l'île. Point. Quand on parle de la population créole réunionnaise, on parle de toutes celles et ceux qui sont nés à La Réunion, quelle que soit leur origine.
Un Malbar est créole. Une Yab est créole. Un Chinois de Saint-Pierre est créole. Les communautés dont on parle ci-dessous ne sont pas des cases étanches : ce sont des histoires familiales, des héritages, des religions, qui se croisent en permanence.
Les Kafrines, le socle de l'île
C'est la plus grande partie de la population. Leurs ancêtres sont venus de Madagascar et d'Afrique de l'Est (Mozambique, Guinée…), réduits en esclavage pour faire tourner les plantations de café, puis de canne.
Les Malgaches, et en particulier les femmes, ont joué un rôle essentiel dans le peuplement initial et le métissage. Au fil des générations, cette population s'est largement mêlée aux familles blanches. Elle est aujourd'hui pour l'essentiel catholique.
C'est d'eux que vient le maloya, cette musique longtemps interdite et aujourd'hui inscrite au patrimoine immatériel de l'UNESCO. Et c'est leur histoire que l'île entière célèbre le 20 décembre, jour de la Fét Kaf, l'abolition de l'esclavage. Le moment le plus fort de l'année.
Les Malbars, l'Inde du Sud au bord de la canne
Quand l'esclavage est aboli en 1848, les planteurs cherchent de la main-d'œuvre ailleurs. Ils la trouvent dans le Sud de l'Inde : des milliers de Tamouls arrivent sous contrat d'engagisme. Pas esclaves, mais liés par des contrats souvent très durs.
Leurs descendants, les Malbars, pratiquent l'hindouisme tamoul et ont profondément imprégné la culture créole, jusque dans la cuisine et la langue. On les retrouve particulièrement dans l'Est, à Saint-André et Saint-Benoît.
Si tu passes sur l'île au bon moment, tu pourras assister au Pongal en janvier, fête des récoltes où l'on laisse déborder le riz sucré pour appeler la prospérité ; au Cavadee, avec ses pénitents qui se percent le corps ; à la marche sur le feu ; au Nouvel An tamoul autour du 14 avril ; ou à Dipavali, la fête des lumières. Ce sont des moments sacrés : on regarde, on se fait discret, on demande avant de photographier.
Les Yabs, les petits blancs des hauts
Tous les colons n'ont pas fait fortune. Au 19ᵉ siècle, une partie des familles blanches pauvres, poussées hors des terres du littoral, part s'installer dans les hauts. Leurs descendants, ce sont les Yabs, qu'on appelle aussi les « petits blancs des hauts ».
Leur mode de vie est longtemps resté rural et isolé : culture de la terre, élevage, cases perchées au bout de sentiers. Ils sont encore très présents à Cilaos, à la Plaine des Cafres ou à la Plaine des Palmistes. C'est d'ailleurs à Cilaos que s'est développée la broderie qui porte le nom du cirque.
Les Zarabes, l'islam venu du Gujarat
Malgré leur nom, les Zarabes ne viennent pas du monde arabe : ce sont des musulmans sunnites originaires de l'Ouest de l'Inde, arrivés au 19ᵉ siècle. Certains, les Karanes, sont passés d'abord par Madagascar avant de s'installer sur l'île.
Commerçants pour beaucoup, ils ont construit des mosquées dans toute l'île, dont la mosquée Noor-e-Islam à Saint-Denis, la plus ancienne de France. L'Aïd el-Fitr et l'Aïd el-Kébir y sont avant tout des fêtes familiales, mais l'ambiance se ressent dans les quartiers.
Les Chinois, de Canton aux boutiques de quartier
Arrivés eux aussi au 19ᵉ siècle, essentiellement de la région de Canton, les Chinois de La Réunion se sont très vite tournés vers le commerce. La « boutik chinois », l'épicerie du coin où l'on trouve de tout, fait partie du paysage de l'île.
Ils sont en général catholiques, mais célèbrent avec ferveur les fêtes traditionnelles chinoises. Au Nouvel An chinois, fin janvier ou en février, les danses du lion et les pétards envahissent les quartiers de Saint-Denis, Saint-Pierre et Saint-André.
Les Comoriens et Mahorais, la dernière vague
C'est l'immigration la plus récente : elle s'est développée ces trente dernières années, essentiellement depuis Mayotte. Certaines personnes arrivent pour se soigner, dans le cadre d'une évacuation sanitaire (EVASAN). La communauté pratique l'islam et continue de grandir.
Les Zoreils, les métropolitains
Enfin, il y a les Zoreils : c'est ainsi qu'on appelle les métropolitains installés sur l'île. Leur nombre a fortement augmenté depuis le Covid, et ce n'est pas un sujet neutre : l'arrivée de nouveaux habitants crée des tensions sur le logement et l'emploi, dans une île où le chômage touche près d'un jeune sur trois.
Le créole a d'ailleurs inventé des mots pour dire les entre-deux : un Zoréole est né d'un parent créole et d'un parent zoreil, un Kréopolitain est un Réunionnais installé depuis longtemps en métropole.
Si tu viens de métropole, tu seras un zoreil. Ce n'est pas une insulte. Ce qui compte, c'est ce que tu en fais : écouter avant de juger, apprendre trois mots de créole, ne pas arriver en terrain conquis.
Un métissage vivant, pas une carte postale
On aime présenter La Réunion comme un modèle de « vivre-ensemble ». C'est vrai : chacun respecte la religion de l'autre, et les fêtes d'une communauté débordent souvent sur toutes les autres. Mais ce métissage est né de l'esclavage et de l'engagisme, et l'île reste marquée par ses héritages coloniaux et par de fortes inégalités. La culture créole est une fierté revendiquée, et une identité qui se construit encore.
Le meilleur endroit pour le sentir ? Les marchés. Saint-Paul le vendredi, Saint-Pierre le samedi matin. Vas-y tôt : c'est là qu'on goûte, qu'on parle et qu'on rit, toutes origines confondues.
Pour aller plus loin
Tout ça, et bien plus, on l'a rassemblé dans notre guide culturel de La Réunion : l'histoire de l'île, le créole, les codes invisibles, l'agenda des fêtes mois par mois, et ce que les Réunionnais aimeraient vraiment que tu comprennes avant d'arriver.
Parce qu'on ne voyage pas de la même manière quand on sait d'où viennent les gens qu'on rencontre.
Bon voyage, et bienvenue chez nous. 🌿